Ces expressions qu'on emploie sans savoir ce qu'elles racontent
Tomber dans les pommes, poser un lapin, faire un four : cinq expressions du quotidien dont on a oublié le sens premier, et ce que la langue en dit vraiment.
Tu dis "occupe-toi de tes oignons" à ton petit frère sans jamais te demander pourquoi des oignons, et pas des poireaux. La langue française est pleine de ces formules qu'on répète les yeux fermés, dont l'image d'origine s'est effacée comme une inscription sur une vieille pierre. Certaines gardent leur secret. D'autres se laissent deviner. Petite promenade dans cinq d'entre elles.
Quand le corps flanche
"Tomber dans les pommes", pour s'évanouir, reste l'une des expressions les plus mystérieuses du lot, et les linguistes eux-mêmes avancent avec prudence. La piste la plus séduisante passe par le verbe "se pâmer", tomber en pâmoison, perdre connaissance. "Pâmes" et "pommes", à l'oreille, ne sont pas si loin, et l'hypothèse veut qu'une déformation populaire ait transformé la pâmoison en fruit. C'est plausible, mais personne ne peut le prouver noir sur blanc.
On cite souvent George Sand, qui emploie dans une lettre l'expression "être dans les pommes cuites" pour dire épuisée, à bout de forces. Le lien avec l'évanouissement n'est pas direct, et rien ne dit que l'une ait engendré l'autre. Bref, pour cette expression, l'honnêteté commande de hausser les épaules : on la répète depuis plus d'un siècle sans avoir jamais retrouvé le verger d'où elle vient.
Rendez-vous manqués et salles vides
"Poser un lapin" à quelqu'un, c'est le laisser poireauter à un rendez-vous où tu ne viendras pas. L'expression date de la fin du XIXe siècle, mais le lapin, lui, a longtemps eu un autre sens. Dans l'argot de l'époque, "poser un lapin" signifiait ne pas payer ce qu'on devait, en particulier ne pas régler une fille de joie pour ses services. L'idée de la promesse non tenue est là, dès le départ. Comment on est passé de la dette impayée au rendez-vous fantôme, et pourquoi un lapin plutôt qu'un autre animal, cela reste flou. Le lièvre file vite et se laisse mal attraper, ce qui colle assez bien à l'idée, mais c'est une reconstruction séduisante, pas une certitude.
"Faire un four", en revanche, a une origine bien plus nette, et elle sent la sciure et le rideau rouge. C'est une expression de théâtre. Quand une pièce échoue, que la salle se vide et que les représentations s'arrêtent, la scène plongée dans le noir ressemble à l'intérieur d'un four éteint. On disait d'ailleurs "il fait noir comme dans un four". Le bide, le flop, l'échec public : voilà ce que fait un comédien devant des fauteuils déserts. La prochaine fois qu'un film se plante au box-office, tu sauras que le mot vient de la scène.
Poussé jusqu'à la butée
"Être au taquet" a le mérite de la clarté mécanique. Un taquet, c'est une petite cale, un coin de bois ou une pièce métallique qui bloque quelque chose à sa position limite. Sur un bateau, on amarre les cordages sur des taquets. Dans une porte, le taquet empêche le battant d'aller plus loin. Être au taquet, c'est donc être poussé jusqu'à la butée, au maximum de ce qu'on peut donner, incapable d'avancer d'un cran supplémentaire. L'image est concrète et logique, ce qui, dans ce domaine, mérite d'être salué.
Reste le fameux "occupe-toi de tes oignons", et là, on retombe dans le brouillard. Deux explications circulent, sans qu'on puisse trancher. La première, jolie, raconte qu'autrefois les femmes cultivaient un petit carré d'oignons dont elles tiraient un revenu personnel. Leurs oignons, c'était leur affaire à elles, leur domaine réservé. S'occuper de ses oignons reviendrait à se mêler de ce qui te regarde.
La seconde piste est plus terre à terre : "oignon" a longtemps servi, en argot, à désigner le derrière, les fesses. "Occupe-toi de tes oignons" serait alors une manière imagée et à peine polie de dire "occupe-toi de tes fesses", donc de toi et pas des autres. Les deux versions se défendent, et il se peut qu'elles se soient nourries l'une l'autre. Aucune ne l'emporte franchement.
Ce qui frappe, à force de tirer ces fils, c'est le nombre d'expressions qui tiennent sur un "probablement". La langue oublie ses raisons mais garde ses formules, comme on conserve un objet dont on ne sait plus à quoi il servait. Et c'est peut-être ce qui rend la culture générale amusante : derrière chaque phrase toute faite dort une petite énigme que personne n'a totalement résolue. De quoi alimenter quelques belles hésitations la prochaine fois qu'une question te tombera dessus.