Pourquoi la semaine cache sept dieux (et deux intrus)
De la Lune à Saturne, nos jours portent le nom de divinités romaines. Sauf deux, qui ont changé de camp. Petite enquête étymologique.
Tu prononces "mardi" sans y penser. Pourtant, chaque fois, tu invoques le dieu romain de la guerre. Les jours de la semaine sont un vieux panthéon fossilisé dans ta bouche, un calendrier païen qui a survécu à des siècles de christianisme sans que personne ne prenne la peine de le nettoyer. Et c'est tant mieux, parce que l'histoire est savoureuse.
Tout part d'une idée simple des astronomes de l'Antiquité : dans le ciel, sept corps bougent par rapport aux étoiles fixes. Le Soleil, la Lune, et cinq points lumineux baladeurs qu'on appelait planètes (du grec planêtês, "l'errant"). Ces cinq-là, les Romains les avaient déjà baptisés du nom de leurs dieux : Mars, Mercure, Jupiter, Vénus, Saturne. Sept astres, sept jours. La boucle était bouclée, et la semaine planétaire s'est diffusée dans tout l'Empire.
Cinq dieux qui tiennent encore
En latin, on disait Lunae dies, le jour de la Lune. Fais glisser un peu la prononciation à travers les siècles, laisse tomber la finale, et tu obtiens lundi. La recette est la même pour toute la semaine.
Martis dies, le jour de Mars, donne mardi. Mercurii dies, celui de Mercure le messager, devient mercredi (garde bien le "r" caché, il vient de là). Jovis dies, le jour de Jupiter, ou Jove, se contracte en jeudi. Et Veneris dies, le jour de Vénus, déesse de l'amour, se ramène à vendredi.
Cinq jours, cinq divinités, un fil logique qui n'a pas bougé depuis deux mille ans. Si tu veux briller en soirée : le "di" final de tous ces mots, c'est simplement dies, "le jour", passé à la fin par l'usage. Nos ancêtres médiévaux ont retourné la formule latine, qui plaçait le jour devant.
Les deux qui ont trahi Rome
Restent samedi et dimanche, et là, l'affaire se corse. Parce que dans le système romain d'origine, ces deux jours appartenaient à Saturne et au Soleil. En anglais, d'ailleurs, ils y sont restés : Saturday garde Saturne intact, et Sunday reste le jour du Soleil. Nous, on a fait le ménage.
Le coupable, c'est le christianisme. Pour les premiers chrétiens, le jour du Soleil ne pouvait pas décemment porter le nom d'un astre païen : il fallait le consacrer au Seigneur. En latin d'Église, dies Solis est devenu dies dominicus, "le jour du Seigneur" (de dominus, le maître, le seigneur). De dominicus, le français a tiré dimanche. C'est le seul jour de notre semaine qui ne parle ni d'astre ni de dieu antique, mais de foi.
Quant à samedi, il vient d'ailleurs encore. Pas de Rome, mais de Jérusalem. Le mot descend du latin populaire sambati dies, lui-même issu du sabbatum, le sabbat hébraïque, ce jour de repos hérité de la tradition juive. Deux jours à la queue de la semaine, deux influences religieuses, l'une chrétienne, l'autre biblique, qui ont poussé dehors Saturne et le Soleil.
Le même ciel, d'autres dieux
Le plus élégant, c'est de comparer avec l'anglais, parce qu'on y voit une superbe opération de traduction. Les peuples germaniques ont récupéré la semaine romaine, mais ils ont remplacé chaque dieu latin par son équivalent local.
Regarde le jeu de correspondances. Mars, dieu de la guerre, cède la place à Tiw (ou Týr chez les Nordiques), dieu guerrier : voilà Tuesday. Mercure, le messager rusé, devient Woden, c'est-à-dire Odin : Wednesday (que même les anglophones prononcent en avalant la moitié des lettres). Jupiter, maître du tonnerre, laisse sa foudre à Thor : Thursday, le jour de Thor. Et Vénus, déesse de l'amour, passe le relais à Frigg, l'épouse d'Odin : Friday.
Autrement dit, quand tu regardes un calendrier français et un calendrier anglais côte à côte, tu contemples le même squelette astronomique romain, habillé de deux mythologies différentes. Les planètes sont identiques, seuls les noms des dieux changent selon qui tenait la plume.
C'est le genre de détail qui dort dans une question de culture générale et qui te fait gagner une manche entière. La prochaine fois qu'on te demande d'où vient "mercredi", tu ne réciteras pas une définition : tu raconteras Mercure, les planètes errantes, et deux mille ans d'habitude linguistique. Le reste de la table, lui, croira toujours que la semaine a toujours été là, toute plate, sans histoire.