Accueil/Blog/Culture G
Culture G

L'arobase : la petite bête à cornes qui a conquis le monde

Comptable au Moyen Âge, oublié sur les claviers, ressuscité par un e-mail en 1971 : le @ a une vie bien plus riche que ton adresse mail.

13 juin 20264 min de lecture

Regarde-le une seconde, ce petit tourbillon posé au milieu de ton adresse mail. Le @. Tu le tapes cent fois par semaine sans y penser, comme on met une clé dans une serrure. Pourtant ce signe a traversé cinq siècles, changé de métier plusieurs fois, et récolté au passage une ménagerie de surnoms rigolos. Pas mal pour un caractère que beaucoup croyaient inventé avec Internet.

Une histoire de marchands et de quartiers

Avant d'être numérique, le @ était commercial jusqu'au bout des cornes. Dans les livres de comptes anglo-saxons, il voulait dire "at" au sens de "au prix unitaire de". Trois pommes @ 2 francs, et l'affaire était réglée. C'est cet usage-là qui lui a valu sa place discrète mais tenace sur les factures et les ardoises de commerçants.

Remonte encore, et tu tombes sur une piste plus ancienne. L'historien italien Giorgio Stabile a repéré le symbole dans une lettre d'un marchand florentin, Francesco Lapi, datée de 1536. Le @ y désignait une amphore, une unité de mesure pour le vin et les céréales. De là vient probablement le mot français "arobase", cousin de l'espagnol arroba, une vieille unité de poids valant environ onze kilos et demi. Et arroba lui-même descendrait de l'arabe ar-rub, "le quart". Autrement dit, ton symbole préféré a un pied dans la comptabilité de la Renaissance et l'autre dans les caravanes marchandes. Pour un signe qu'on associe aux geeks, l'arbre généalogique a de l'allure.

Presque mort sur le clavier

Le @ aurait pu finir au musée. Au début du vingtième siècle, il squattait déjà les machines à écrire, réservé aux comptables et aux teneurs de livres. Une touche pour initiés, en somme, coincée dans un coin du clavier que la plupart des gens n'effleuraient jamais. Quand les premiers ordinateurs ont hérité de ces dispositions de touches, l'arobase a suivi le mouvement, un peu par habitude, un peu par chance. Elle était là, disponible, et personne ne s'en servait vraiment. Un caractère orphelin qui attendait sa grande chance sans le savoir.

1971 : le coup de génie de Ray Tomlinson

Sa grande chance, c'est un ingénieur américain nommé Ray Tomlinson qui la lui offre. En 1971, il travaille chez BBN, l'entreprise qui bricole l'ancêtre d'Internet, l'ARPANET. Tomlinson cherche à envoyer un message d'un ordinateur à un autre, à travers le réseau. Problème : il lui faut un moyen de dire clairement "cet utilisateur, sur cette machine-là". Il balaie son clavier du regard et cherche un symbole qui ne risque pas d'apparaître dans le nom de quelqu'un. Le @ lui saute aux yeux. Rare, inutilisé, et par-dessus le marché il signifie déjà "at", "chez". Parfait pour séparer la personne de sa machine.

Le format utilisateur@machine était né, et il n'a pas bougé d'un iota depuis. Le premier message expédié entre deux ordinateurs posés côte à côte dans la même pièce ? Tomlinson lui-même a avoué l'avoir complètement oublié, sans doute une suite de lettres tapées au hasard. On tient là un des grands paradoxes de l'histoire des techniques : le geste fondateur était si banal que son auteur n'a même pas jugé utile de s'en souvenir.

Escargot, petit singe et queue de chat

Le plus savoureux, c'est la façon dont chaque langue a regardé ce petit tourbillon et y a vu un animal. Les Italiens l'appellent chiocciola, l'escargot, à cause de sa spirale. Les Néerlandais parlent d'apenstaartje, la petite queue de singe. En allemand, on a longtemps dit Klammeraffe, le singe qui s'accroche aux branches. Les Finlandais, eux, y voient une queue de chat, kissanhäntä. Les Danois et les Suédois préfèrent la trompe d'éléphant, snabel-a. Les Grecs y trouvent un caneton, et en Israël on l'a surnommé shtrudel, la pâtisserie roulée.

Toi qui aimes les quiz, garde cette carte dans ta manche : demande autour de la table comment on dit "arobase" en italien. Neuf personnes sur dix chercheront un mot savant, et personne ne pensera à l'escargot. Le français, lui, a choisi la voie sérieuse avec "arobase", même si "petit escargot" aurait eu tellement plus de charme sur nos claviers.

Il y a quelque chose de réjouissant là-dedans. Un symbole né pour compter des amphores de vin, oublié pendant des décennies, ressuscité par hasard un jour de 1971, et que la moitié de la planète regarde aujourd'hui en pensant à un escargot ou à une queue de chat. La prochaine fois que tu tapes ton adresse mail, offre-lui une pensée. Il l'a bien méritée.