Comment les couleurs ont attrapé leurs noms
L'orange vient du fruit, le bleu a longtemps manqué à l'appel, et la mer d'Homère avait la couleur du vin. Petit voyage dans l'histoire des mots-couleurs.
Pose-toi la question au réveil : de quelle couleur est une orange ? La réponse te paraît idiote. Elle ne l'a pas toujours été. Pendant des siècles, en anglais comme en français, on n'avait pas de nom simple pour cette teinte entre le rouge et le jaune. On tournait autour du pot. Puis un fruit est arrivé dans les cageots d'Europe, et il a prêté son nom à la couleur. Les mots qui désignent les teintes ont presque tous une histoire de ce genre : un objet, une plante, une pierre, qui finit par nommer la nuance elle-même.
Un fruit qui devient couleur
L'orange, le fruit, a fait un long voyage. Le mot descend du sanskrit nāraṅga, passé par le persan et l'arabe nāranj, puis par l'espagnol naranja et l'italien arancia, avant d'atterrir en ancien français sous la forme orenge. Au passage, le n initial s'est perdu, sans doute mangé par l'article : « une norenge » est devenue « une orenge ». Le fruit était là bien avant que sa couleur ne porte son nom.
Avant lui, comment disait-on ? En vieil anglais, on parlait de geoluread, littéralement « jaune-rouge ». En français, on décrivait par comparaison : couleur de safran, couleur de feu. Le nom de couleur « orange » n'apparaît vraiment qu'à partir du XVIe siècle, une fois le fruit assez familier pour servir d'étalon. C'est une mécanique qu'on retrouve partout. Le rose vient de la fleur. Le violet aussi, de la petite violette. Le marron, c'est la châtaigne. La pourpre vient d'un coquillage, le murex, dont les Phéniciens tiraient un colorant hors de prix. La couleur emprunte le nom de la chose, jamais l'inverse.
Le bleu, ce retardataire
Voici le point qui trouble le plus de monde. Dans beaucoup de langues anciennes, le bleu arrive tard, très tard, parfois pas du tout. En 1969, deux chercheurs américains, Brent Berlin et Paul Kay, ont comparé les termes de couleur de dizaines de langues. Ils ont remarqué un ordre étonnamment régulier : une langue commence par distinguer le sombre et le clair, puis le rouge, ensuite le vert et le jaune, et le bleu figure presque toujours parmi les derniers arrivés. Leur travail a été discuté, nuancé, critiqué depuis, mais cette tendance-là tient bon.
Attention à ne pas tirer la conclusion facile. Cela ne veut pas dire que nos ancêtres ne voyaient pas le bleu. Leurs yeux valaient les nôtres. Ce qui manquait, c'était le mot, la case mentale pour ranger cette teinte à part plutôt que de la fondre dans le vert ou le noir. Il se trouve aussi que le bleu est rare dans la nature : peu de fleurs, peu d'animaux, peu de pierres. Le ciel et la mer, oui, mais essaie donc d'attraper un morceau de ciel pour teindre un tissu. Les Égyptiens, eux, avaient fabriqué un pigment bleu et avaient un mot pour lui. Ils étaient plutôt l'exception.
La mer couleur de vin
Le plus beau témoin de cette étrangeté, c'est Homère. Dans l'Iliade et l'Odyssée, la mer est régulièrement décrite par l'expression oînops pontos, qu'on traduit par « la mer couleur de vin » ou « à la face de vin ». Le miel est vert, les moutons sont violets, le ciel est de bronze. Un homme politique britannique du XIXe siècle, William Gladstone, grand lecteur d'Homère entre deux mandats de Premier ministre, a épluché le poète et compté : le noir et le blanc reviennent sans cesse, le rouge de temps en temps, le bleu jamais. Il en avait conclu, un peu vite, que les Grecs voyaient mal les couleurs.
On sait aujourd'hui que l'explication est plus subtile, et honnêtement encore débattue. Peut-être qu'Homère décrivait moins la teinte que l'éclat, le mouvement, le miroitement sombre d'une mer au crépuscule. Le vin grec de l'époque n'avait sans doute pas non plus la robe de nos bordeaux. Ce qui est sûr, c'est que là où nous cherchons d'instinct un nom de couleur, lui cherchait autre chose. Sa palette de mots ne recoupait pas la nôtre.
Voilà de quoi relativiser la prochaine dispute sur le fait de savoir si telle nuance est bleue ou verte, turquoise ou canard. Ces frontières ne sont pas gravées dans l'œil, elles sont gravées dans la langue, et la langue bricole avec ce qu'elle a sous la main : un fruit, une fleur, un coquillage. La couleur existait bien avant son nom. Il a juste fallu attendre que quelqu'un rapporte une caisse d'oranges pour la baptiser.